Covid-19 : qui sont ces « nouveaux pauvres » créés par la crise ?

Un rapport remis au Premier ministre alerte sur l’importante progression de la pauvreté en France après le séisme de la crise sanitaire. Si les chiffres ne sont pas encore connus, de nouvelles populations, dont certaines n’ont même jamais connu la précarité, s’y retrouvent désormais. Selon les chercheurs, cette crise-là ne fait pourtant que commencer.

 

Bientôt plus de 10 millions de Français pauvres ? Le chiffre ne sera connu qu’à la fin de l’année mais les premières tendances sont inquiétantes. Ces derniers mois, les associations ont alerté sur une explosion des demandes, notamment alimentaires, le nombre d’allocataires du RSA a passé la barre des deux millions et le chômage a augmenté de 6,3 % sur un an, selon les derniers chiffres officiels. Un rapport du Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), remis le 12 mai au Premier ministre, estime que la crise sanitaire a « démultiplié » les situations de précarité en France.

Selon ce rapport, le Covid-19 a entraîné trois principales conséquences : empêcher des sorties de la pauvreté, y faire tomber des personnes déjà en situation de fragilité et y précipiter des populations nouvelles. Ces dernières, qui bien souvent ne connaissent pas leurs droits, ont été particulièrement exposées au choc économique causé par la crise. Les auteurs du rapport et la présidente du CNLE et députée du Val-d’Oise Fiona Lazaar, interrogée par Marianne, craignent que la situation ne soit une véritable « bombe à retardement ».

INDÉPENDANTS, ARTISANS, TRAVAILLEURS PRÉCAIRES

En 2019, la France comptait 9,1 millions de personnes dites « pauvres », c’est-à-dire vivant avec moins de 1 070 euros net par mois. S’il est encore trop tôt pour actualiser ce chiffre, les remontées des associations attestent d’une forte augmentation. Le Secours Populaire estime par exemple avoir reçu 45 % des personnes supplémentaires lors du premier confinement. Parmi elles, près de la moitié venait pour la première fois. « Entre septembre et novembre, les Banques alimentaires aboutissaient à un chiffre proche : 51 % étaient inscrits depuis les douze derniers mois et 35 % l’étaient depuis moins de six mois. Dit autrement : les bilans associatifs ont considérablement augmenté, d’une part ; les « nouveaux pauvres » y sont pour beaucoup, d’autre part. Enfin, cette demande ne faiblit pas », détaillent les auteurs du rapport.

Qui sont-ils, ces « nouveaux pauvres » engendrés par la crise du Covid ? Parmi eux, certains n’avaient jamais connu la précarité. Il s’agit « d’indépendants, d’artisans, d’autoentrepreneurs, de travailleurs précaires et des contrats courts », détaille Fiona Lazaar à Marianne. Les Caisses d’allocation familiales ont été beaucoup sollicitées par ces populations qui, subitement, se sont mises à craindre pour leur emploi, à connaître des difficultés financières, voire sociales. D’autres, désemparés par la violence de la crise, n’ont pas su vers qui se tourner. « Souvent, ces nouveaux pauvres ne connaissent pas leurs droits ou tardent à les demander. Parfois, ils s’y refusent pour des raisons d’estime d’eux-mêmes ou de statut social. Mais cette pauvreté-là est multidirectionnelle : elle va finir par frapper dans tous les aspects de leur vie, dans l’affectif, le social, le psychologique. Les personnes précaires sont victimes à tous les étages », alerte Fiona Lazaar.

LES JEUNES PARMI LES PREMIÈRES VICTIMES

Visage connu de cette nouvelle pauvreté, un grand nombre d’étudiants et de jeunes de moins de 25 ans sont venus gonfler les queues des banques alimentaires, des images largement relayées par les chaînes de télévision. En France, un jeune sur 5 vit sous le seuil de pauvreté et la loi ne permet l’accès au revenu de solidarité active (RSA) qu’à l’âge de 25 ans. Au-dessous de ce seuil, les jeunes sont supposés avoir le soutien de leur famille. « On découvre en 2021 la pauvreté des jeunes… Mais les jeunes en France ont toujours été pauvres, du moins ceux qui ne peuvent pas bénéficier du soutien de leurs parents. La crise a simplement eu un effet loupe qui a permis à tout le monde de constater qu’il n’y a aucun filet de sécurité pour eux », regrette la présidente du CNLE.

D’autres encore flirtaient depuis longtemps avec la pauvreté. Ceux-là étaient aux prises avec un marché du travail déprimé, où la demande demeure invariablement supérieure à l’offre depuis plusieurs décennies. Selon les chiffres des Restos du cœur, 10 % des publics accueillis entre novembre et décembre « étaient en situation durablement fragile et seraient a priori tombés dans la pauvreté », note le rapport de la CNLE. Le Covid-19 n’aura fait que sceller leur entrée dans une pauvreté qui avait déjà tissé sa toile. « La crise a agi autant comme un révélateur que comme un accélérateur de la pauvreté », résume la députée.

LE PIRE EST À VENIR

Selon les auteurs du rapport, le pire de la crise pourrait se trouver encore à l’horizon. Cette « bombe à retardement » qu’évoquent leurs travaux, c’est notamment ce qui s’est vu pendant la crise de 2008. À l’époque, le taux de chômage a continué à augmenter plusieurs années de suite. En 2010, il était à un niveau plus élevé qu’en 2008. Cette situation inquiète particulièrement Fiona Lazaar : « On subit encore aujourd’hui les effets de la crise de 2008. Avec cette crise-ci, il faut craindre un effet cicatriciel : il y aura des conséquences de moyen à long terme. »

Selon les prévisions de l’Insee, les conséquences de la pandémie vont, par exemple, conduire les entreprises à se séparer d’une part de leur main-d’œuvre en abaissant le recours au chômage partiel. Ce pourrait être particulièrement le cas dans les hôtels et les restaurants, où jusqu’à 39 000 emplois pourraient disparaître, ou dans les services aux ménages, avec 52 000 emplois menacés. L’emploi non salarié pourrait baisser au même rythme, avec la possible destruction de 91 000 emplois au premier trimestre 2021. « À̀ cela il faut ajouter un autre phénomène : un certain nombre de personnes qui avaient renoncé à chercher un emploi au plus fort de la crise pourraient revenir sur le marché́ du travail et ainsi peser sur les chiffres du chômage » précise le rapport du CNLE.

L’ENJEU DE L’ARRÊT DES AIDES

Une autre difficulté se profile : la fin prochaine des aides de l’État, qui ont été massives depuis le début de la crise et ont permis d’éviter que de nombreuses personnes perdent leur emploi. Des dispositifs qui ont été « salvateurs », pour Fiona Lazaar, mais dont le protocole d’arrêt pose question. « L’État est parvenu à retarder les conséquences néfastes de la crise sanitaire. Aujourd’hui, tout l’enjeu c’est de savoir comment les aides vont être arrêtées. Et comment on va accompagner les gens au moment de cet arrêt », s’interroge-t-elle.D’autant que l’État aura également la tâche complexe de parvenir à accompagner ceux qui, après deux ans de crise, auront du mal à reprendre le chemin de l’emploi. « L’accompagnement va devoir être massif dans les mois et années qui viennent car les conséquences secondaires de la crise – sociales, psychologiques, familiales – vont compliquer les choses », prévient Fiona Lazaar.

Reste à savoir combien de personnes auront besoin de ce soutien et si la France passera ou non le triste cap des dix millions de personnes pauvres à la fin de l’année. La présidente du CNLE se refuse à émettre des prédictions mais rappelle, le ton grave, que la crise de 2008 avait fait entrer un million de personnes supplémentaires dans la pauvreté. « Ce n’est donc pas impossible » glisse-t-elle prudemment.

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